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De la triple hélice à la quadruple hélice : la construction d’un modèle guadeloupéen d’innovation territoriale

Le colloque Management, Entrepreneuriat et Innovation en Contexte Insulaire ou Isolé (MEICII) 2025 a suscité un débat essentiel autour des défis spécifiques auxquels font face les territoires insulaires et isolés. Comment les stratégies d’innovation, de management et d’entrepreneuriat peuvent-elles véritablement améliorer la performance des organisations dans ces contextes ? Cette rencontre a permis d’explorer différents solutions innovantes et modèles de gestion résilients, ouvrant ainsi la voie à une réflexion collective.

Les territoires insulaires font face à des contraintes structurelles particulières liées à leur éloignement géographique, à l’étroitesse de leurs marchés et à leur forte exposition aux risques environnementaux.

Dans ce contexte, l’innovation constitue un levier essentiel de développement économique et social. A partir du cas de la Guadeloupe, cette contribution analyse les conditions d’émergence d’un écosystème territorial fondé sur les interactions entre l’Université des Antilles, les entreprises, les institutions publiques et la société civile.

Mobilisant les cadres théoriques de la triple hélice et de la quadruple hélice de l’innovation, l’étude met en évidence l’importance des partenariats public-privé, des dispositifs de transfert de connaissances et des structures d’accompagnement de l’innovation dans la construction d’un modèle de développement durable adapté aux réalités insulaires.

Les territoires insulaires se caractérisent par des contraintes économiques, géographiques et environnementales qui limitent souvent leur capacité de développement. L’éloignement des grands marchés, la dépendance aux importations, les coûts logistiques élevés et la vulnérabilité aux changements climatiques constituent autant de défis qui nécessitent l’émergence de solutions innovantes.

Dans ce contexte, les travaux d’Etzkowitz et Leydesdorff [1] (2000) sur la théorie de la triple hélice soulignent le rôle déterminant des interactions entre universités, entreprises et pouvoirs publics dans la production et la diffusion de l’innovation. Plus récemment, le modèle de la quadruple hélice proposé par Carayannis et Campbell [2] (2009) a enrichi cette approche en intégrant la société civile et les citoyens comme acteurs à part entière des dynamiques d’innovation.

Cette communication propose d’analyser comment la Guadeloupe construit progressivement un modèle original d’innovation territoriale reposant sur la coopération entre recherche académique, monde économique, institutions publiques et société civile. A travers plusieurs initiatives emblématiques, elle met en évidence les mécanismes de « fertilisation croisée » susceptibles d’accompagner les transitions écologique, énergétique et économique du territoire.

1. Les fondements d’un écosystème territorial d’innovation

1.1. Le rôle structurant de la recherche universitaire

L’Université des Antilles s’impose aujourd’hui comme un acteur majeur de la production scientifique dans la Caraïbe française. La recherche antillaise dispose de talents incontestables. Ces dernières années, l’Université des Antilles (UA) a connu une augmentation significative du nombre de soutenances de thèses, témoignant de son indéniable montée en puissance. L’entrée historique de l’Université des Antilles dans le classement de Shangaï, parmi les 500 meilleurs établissements mondiaux dans le domaine de l’écologie, illustre un engagement fort dans cette discipline. Nous pouvons féliciter l’investissement et le travail considérable réalisé par l’ensemble des enseignants-chercheurs. Jadis très académiques, les travaux de recherche sont aujourd’hui davantage connectés aux réalités locales. Ils se saisissent des préoccupations des guadeloupéens.

Cette dynamique s’illustre notamment à travers les travaux menés sur des problématiques directement liées aux enjeux du territoire : pollution au chlordécone, valorisation des sargasses, préservation des écosystèmes côtiers, transition énergétique ou encore santé environnementale.

Les recherches conduites par le professeur Sarra Gaspard au sein du laboratoire COVACHIM-M2E sur la valorisation des sargasses et la dépollution des sols contaminés démontrent la capacité de la recherche locale à répondre à des problématiques sociétales majeures. De même, la découverte de « Thiomargarita magnifica » par le professeur Olivier Gros a contribué au rayonnement scientifique international de l’Université des Antilles.

1.2. La valorisation de la recherche comme levier de développement

La création de valeur ne repose plus uniquement sur la production de connaissances mais également sur leur transfert vers les acteurs économiques et institutionnels.

L’exemple du laboratoire Phytobokaz [3], associé à des projets de recherche universitaire, illustre les bénéfices potentiels d’une collaboration étroite entre chercheurs et entrepreneurs. Cette dynamique favorise l’émergence de solutions innovantes adaptées aux spécificités du territoire tout en renforçant la compétitivité des entreprises locales.

2. De la triple hélice à la quadruple hélice : vers une gouvernance collaborative

2.1. L’émergence d’un nouveau modèle économique territorial

Les défis de la transition énergétique, climatique et écologique conduisent à repenser les modes traditionnels de gouvernance économique. En Guadeloupe, plusieurs initiatives témoignent de cette évolution.

Le projet « Bik A Syans » porté par l’Université des Antilles constitue une illustration concrète de l’ouverture de la recherche vers la société civile. En favorisant le dialogue entre chercheurs et citoyens, il participe à la démocratisation des savoirs scientifiques.

Dans la même logique, le dispositif régional « Recrutez un jeune docteur » vise à renforcer les liens entre université, entreprises et collectivités territoriales afin de faciliter l’insertion professionnelle des jeunes chercheurs et d’encourager le transfert de compétences vers le tissu économique local.

2.2. Audacia Technopole Caraïbes : une illustration du modèle de la quadruple hélice

Le projet Audacia Technopole Caraïbes constitue l’une des initiatives les plus emblématiques de cette transformation. Cette technopole ambitionne de rassembler sur un même territoire les acteurs de la recherche, les entreprises innovantes, les investisseurs et les pouvoirs publics.

L’installation d’équipements structurants tels que le plateau technique BEPOSDOM [4] ou l’implantation du siège régional d’EDF illustre cette volonté de créer un véritable écosystème d’innovation. La technopole s’inscrit pleinement dans une logique de quadruple hélice en associant également les acteurs de l’économie sociale et solidaire et les organismes de formation.

Au-delà de sa dimension économique, le projet vise à répondre aux enjeux de transition énergétique et écologique propres aux territoires insulaires tropicaux. S’il s’agit d’un projet audacieux, nous ne sommes cependant pas en présence d’un projet élitiste. Bien au contraire, il est inclusif. La présence de l’entreprise d’insertion PAIE 2002 [5] en plein cœur de la trame verte témoigne de l’importance de l’économie sociale et solidaire. A l’instar d’Ecole 42 [6], les jeunes doivent pouvoir intégrer des lieux de formation sur la base de leurs compétences, leur potentiel, plutôt que sur leur qualification académique.

3. Former les compétences de demain

3.1. L’exemple de l’école d’ingénieurs de l’Université des Antilles

L’école d’ingénieurs de l’Université des Antilles constitue une illustration concrète de la coopération réussie entre monde académique, entreprises et collectivités territoriales.

Depuis 2012, elle a formé plus de 130 ingénieurs spécialisés dans les domaines de l’énergie, de l’environnement et des matériaux. Ses formations répondent directement aux besoins des filières stratégiques du territoire.

Les résultats obtenus en matière d’insertion professionnelle témoignent de cette adéquation :

  • 95 % des diplômés trouvent un emploi à l’issue de leur formation ;
  • 72 % accèdent à un contrat à durée indéterminée ;
  • 67 % rejoignent le secteur privé ;
  • 23 % intègrent les collectivités et organismes publics ;
  • 6 % poursuivent en doctorat.

Cette réussite démontre l’importance d’une offre de formation construite en étroite relation avec les besoins du territoire et les perspectives de développement économique.

3.2. Des filières stratégiques au service des transitions

Les compétences développées dans les domaines de l’efficacité énergétique, des matériaux durables, de l’économie circulaire et des énergies renouvelables répondent aux ambitions de la Guadeloupe en matière d’autonomie énergétique et de transition écologique. Ces formations contribuent à l’émergence d’une nouvelle génération de professionnels capables d’accompagner les transformations économiques du territoire tout en favorisant son rayonnement régional.

4. Les conditions de réussite d’un modèle guadeloupéen d’innovation territoriale

L’analyse des différentes initiatives présentées met en évidence plusieurs facteurs de succès :

  1. Le renforcement des partenariats entre universités, entreprises et institutions publiques ;
  2. La valorisation de la recherche appliquée et du transfert de technologie ;
  3. L’amélioration des dispositifs d’accompagnement des doctorants et jeunes chercheurs ;
  4. Le développement d’instruments financiers adaptés aux besoins des entreprises innovantes 
  5. L’ouverture régionale vers l’espace caribéen et les réseaux internationaux de l’innovation ;
  6. L’implication croissante de la société civile dans les dynamiques de développement territorial.

4.1 La mise en place d’un fonds d’investissement

Il existe de nombreux dispositifs nationaux et régionaux ainsi que des chambres consulaires pour aider à la création d’entreprises ou à l’incubation de start-up. Néanmoins, la pérennité de ces jeunes entreprises est cruciale. Durant la période critique de leurs premières années, il est essentiel de combler le vide en matière de financements. C’est pourquoi la création d’un fonds public/privé est en cours. La Société Antilles Guyane Investissement et Participation (SAGIPAR), organisme historique de financement des entreprises en Guadeloupe, s’engage dans une restructuration significative pour mieux répondre aux exigences du marché, visant à faciliter l’accès aux financements et à simplifier les processus administratifs pour les jeunes entrepreneurs.

4.2 Un écosystème favorable au sein de l’espace caribéen

La création d’un écosystème favorable s’étend à l’échelle de la Caraïbe, en collaboration avec l’Organisation des États de la Caraïbe Orientale (OECO). La signature d’une convention avec la Draper University de la Silicon Valley ouvre de nouvelles perspectives pour les start-up guadeloupéennes, leur offrant l’accès à un réseau mondial d’expertise et de soutien. Ce partenariat est porteur d’opportunités pour les jeunes entrepreneurs, comme l’attestent les récompenses obtenues lors de compétitions telles que Agreen Startup et Innovation Outre-mer (IOM 9) à Paris.

Ces éléments constituent les fondements d’un écosystème d’innovation capable de répondre aux défis spécifiques des territoires insulaires.

Conclusion

L’expérience guadeloupéenne illustre la transition progressive d’un modèle fondé sur la triple hélice vers une approche relevant de la quadruple hélice, où la société civile rejoint les universités, les entreprises et les pouvoirs publics dans la production de l’innovation.

Les initiatives développées au cours des dernières années démontrent qu’il est possible de construire un écosystème territorial cohérent, capable de favoriser l’émergence de nouvelles activités économiques, de soutenir les transitions écologiques et énergétiques et de renforcer l’attractivité du territoire.

Une stratégie conçue pour soutenir la nouvelle génération. Actuellement, une dynamique puissante est portée par des entrepreneurs talentueux qui se lancent dans une multitude de secteurs innovants, tels que la culture en ligne, l’aquaponie, l’aquaculture, l’agriculture connectée et la fintech. Cette jeunesse, s’éloignant des chemins traditionnels, n’hésite pas à prendre des risques pour proposer des solutions pertinentes face aux défis contemporains. Bien que le chemin à parcourir soit encore long et parfois tumultueux, il est essentiel de garder une vision positive de l’avenir.

Cette dynamique repose sur une conviction partagée : l’innovation ne peut être le produit d’un acteur isolé. Elle résulte d’une coopération durable entre recherche, entrepreneuriat, action publique et participation citoyenne. Dans cette perspective, la « fertilisation croisée » apparaît comme l’un des principaux leviers du développement territorial de la Guadeloupe et, plus largement, des territoires insulaires confrontés aux défis du XXIe siècle.


[1] – Etzkowitz, H. and Leydesdorff, L. (2000) The Dynamics of Innovation: From National Systems and “Mode 2” to a Triple Helix of University-Industry-Government Relations. Research Policy, 29, 109-123. Les systèmes d’innovation sont fondés sur l’approche de la « triple hélice » (Etzkowitz, Leydesdorff, 2000). Dans l’approche dite de la « triple hélice », la métaphore de l’hélice symbolise des secteurs d’activités interconnectés et imbriqués les uns aux autres.

[2] – Carayannis, E. G., & Campbell, D. F. (2009). Mode 3 and Quadruple Helix: Toward a 21st Century Fractal Innovation Ecosystem. International Journal of Technology Management, 46, 201-234.

[3] – Point fort des universités anglo-saxonnes (MIT, Harvard, Stanford, Cambridge), la culture des partenariats publics-privés (PPP) ruisselle au sein des grandes écoles et universités françaises (Polytechnique, Paris Saclay, Toulouse…). La participation du laboratoire Phytobokaz à la thèse de Laura Accipe ouvre des perspectives qui doit encourager le monde économique à collaborer davantage avec les chercheurs.

[4] – Urgence climatique, transition énergétique, décarbonations, développement économique… À l’ère de la transition écologique, énergique, et de la nécessité de réussir les projets visant à développer les énergies renouvelables et notre mix énergétique. L’implantation du plateau technique Bâtiment à Energie POSitive DOM (BEPOSDOM) sur le site de la Technopole est éminemment symbolique. D’une part, il incarne le principe de la quadruple hélice qui fédère chercheurs, entreprises, financeurs et pouvoirs publics. D’autre part, il positionne aux avant-postes la construction sobre en énergie, en milieu insulaire tropical, qui est l’un des domaines d’expertise stratégique de l’archipel guadeloupéen. De longue date, la Guadeloupe est un territoire précurseur en matière d’énergies renouvelables et de maîtrise de la consommation énergétique. Cette histoire a débuté dans les années 80 avec la création de Géothermie Bouillante qui demeure aujourd’hui la seule centrale géothermique de la Caraïbe insulaire. Par la suite, en 1993, les premiers parcs éoliens furent installés à la Désirade, puis à Marie-Galante. C’est dans la continuité de cette histoire que s’inscrit aujourd’hui le plateau technique BEPOSDOM, puisqu’il constitue un outil de développement et dissémination de la connaissance et de l’expertise. Il permet ainsi de créer une rupture technologique des pratiques constructives en climat tropical humide. A titre d’exemple, jusqu’en 2010, la Guadeloupe, comme les autres DOM, ne disposait pas de réglementation thermique pour la construction des bâtiments. Cette habilitation a permis d’élaborer la Réglementation Thermique de Guadeloupe (RTG), avec le large concours des spécialistes locaux. Ce document majeur établit des objectifs à atteindre, un cap clair et affirmé en matière de politique énergétique. Le plateau BEPOSDOM représente un potentiel d’industrialisation, d’emplois locaux et d’innovation, autant d’éléments structurants d’une filière dont le savoir-faire et les techniques constitueront un atout sur les marchés extérieurs.

[5] PAIE (Prévention, Action, Insertion et Education) 2002 est une entreprise d’insertion qui a inséré plus de 435 jeunes en 20 ans. Elle œuvre dans les domaines de la valorisation du littoral, du fleurissement des giratoires, de la préservation de l’environnement, des pépinières, de la sensibilisation à l’économie circulaire…Cette structure est en harmonie avec son époque : l’évolution du public allant de pair avec l’évolution de PAIE qui, désormais, propose des formations et dispense des certificats.

[6] – Créée en 2013 par Xavier Niel, Ecole 42, est une formation en informatique d’excellence pour tous et toutes. Peu importe son parcours, ses aspirations ou ses motivations. Au programme de cette école différente et innovante : une approche par projet pour progresser et développer des compétences techniques et humaines recherchées sur le marché du travail.

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