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« Bâtir » et « ensemble », deux expressions sur lesquelles repose l’avenir de nos territoires. Le contexte est largement connu, c’est celui des crises diverses. Citons l’opposition des Saint-Martinois au plan de prévention des risques naturels, l’émergence du mouvement des « 500 frères » en Guyane, les luttes contre la « pwofitasyon » en Guadeloupe et en Martinique, le boycott du référendum en Nouvelle-Calédonie…

Si nous sommes déjà confrontés à l’invasion des algues sargasses, d’autres crises s’apprêtent à déferler. Elles sont essentiellement liées au changement climatique (violences des cyclones, érosion du littoral, recul du trait de côte, réchauffement et acidification des océans, etc.).

Fortement impactés par le réchauffement planétaire, les îliens que nous sommes ne peuvent rester insensibles à la montée du niveau de la mer et à la disparition d’une partie de nos terres. Des répercussions importantes sur notre mode de vie sont à prévoir. Nos modes de déplacement et notre économie touristique devraient épouser les traits de la complication. Ces défis qui se dressent devant nous, il faut mieux les appréhender afin d’anticiper les dangers dont ils sont porteurs. Malheureusement, les constats alarmants des climatologues, le rapport du « GIEC », ne sont pas encore devenus le livre de chevet des décideurs publics.

I – Bâtir…. Mais sur des fondements nouveaux

Toute société repose sur la légitimité de ses représentants élus. Le gouvernement d’un Etat ne peut contraindre une population, uniquement parce qu’il est légitime et souverain. « Dura lex sed lex » signifie littéralement, la loi est dure mais c’est la loi. C’est ainsi que naît le « contrat social » liant et unissant les citoyens et leurs représentants et que s’exprime le vouloir vivre ensemble.

La crise sanitaire du Covid-19 qui a connu son point d’orgue avec la grève des soignants suspendus a fait voler en éclats le tissu social. Ce contexte anxiogène a eu comme effet d’élargir le fossé déjà existant et de dévoiler l’impuissance (à tort ou à raison) des « élus locaux ».

1 – Notre contexte est désormais celui de l’intensification de la défiance à l’égard de toute autorité qui représente l’ordre établi. La « lutte des classes » n’a jamais été aussi perceptible. Cette rupture entre les acteurs d’une même société s’est faite sentir par une très forte abstention pendant l’élection présidentielle et les élections législatives. Nous ne devons, nous ne pouvons, faire l’économie de l’analyse de ce vote en faveur des extrêmes.

2 – L’autre fondement, désormais obsolète, sur lequel reposaient nos sociétés est le principe de l’État providence. La fin de la crise sanitaire a signé la fin de la politique du « quoi qu’il en coûte » et le retour d’une demande citoyenne exigeante.

Bien que ce discours n’ait rien de nouveau, il est constant et n’a pas changé depuis de nombreuses années. Il a été celui de Lionel Jospin, puis de François Fillon. Ces deux premiers ministres parlaient déjà « d’Etat en faillite » et « d’Etat qui ne peut tout faire ». Le président de la République Nicolas Sarkozy, dans son discours de Petit-Bourg (Guadeloupe) sera encore plus précis. Nonobstant cela, les élus locaux sont restés sourds face à cette nouvelle approche qui convoquait leurs responsabilités. La fin de « l’abondance », évoquée par le président Emmanuel Macron, n’est donc pas une idée nouvelle et s’inscrit dans cette même philosophie.

Mobilisation LKP en 2009 en Guadeloupe

II – Bâtir Ensemble : comment le droit peut-il être efficace, s’il ne répond pas à un désir de proximité ?

L’efficacité du droit suppose désormais que le citoyen/l’usager soit au centre de la modernisation de l’action publique locale. La démocratie participative au sens moderne du terme dépasse la fausse concertation ou la simple consultation du citoyen. Celui-ci souhaite coproduire la norme, sans toutefois préciser les modalités de « co-production ». A ne pas confondre avec la cogestion. Oui, le monde a changé !

1 – Les citoyens et les associations « concurrencent » les collectivités sur leurs propres champs de compétences : économie, environnement, actions sociales…

Greta Thunberg plus forte que Davos ! Clean my Island plus attractif que les services environnementaux des collectivités locales ! Les organisations patronales qui imposent leurs modèles et leurs réflexions (octroi de mer, baisse du prix carburants). Des propositions qui peuvent apparaître comme la défense d’intérêts corporatistes très éloignés de l’idée que l’on peut se faire de l’intérêt général.

Face à ces changements et au « partage de souveraineté », il est urgent pour les acteurs politiques de faire preuve d’humilité et de pragmatisme. Désormais, il convient de relativiser les notions de légitimité, de pouvoir et singulièrement de « blocs de compétences » pour (enfin) prioriser le sens et la cohérence des actions.

Il s’agit de privilégier l’efficacité des politiques publiques et la qualité de service public proposé à l’administré. La crise de l’eau est un cas d’école, puisqu’elle démontre le décalage de la vision politique (compétences, lois, SMO) avec les attentes légitimes des concitoyens (efficience, qualité des services publics). Les concepts de légitimité, de souveraineté et de « théorie des institutions » ont évolué sans que les représentants n’en prennent pleinement conscience.

Nous entrons dans une nouvelle ère, qui est celle de la « fertilisation croisée » des actions. Les outils et les moyens existent, indépendamment des statuts qui sont distincts. Les différentes lois (MAPTAM, NOTRE) permettent aux territoires d’exercer une dynamique propre. Une doctrine renforcée par la récente loi 3 DS. Cependant, pour y parvenir concrètement, il faudra interroger le rôle de l’encadrement dans les politiques de transformations. Tout comme les transitions énergétiques, écologiques et numériques, les transitions managériales sont indispensables à la construction d’un nouveau modèle de société. L’évaluation des politiques publiques constitue une première étape et doit maintenant devenir un principe cardinal. La politique demeure toujours un rapport de forces. Le contexte impose de changer de posture et de mode de gouvernance de nos institutions. La politique menée dans les territoires d’Outre-mer durant le premier quinquennat ne semble pas avoir convaincu.

Aujourd’hui, les questions liées à la modernisation des rapports entre l’Etat et les collectivités, et à l’appartenance à la République se reposent. Le moment est arrivé de rompre avec les archaïsmes d’un système économique mortifère et d’élaborer un nouveau paradigme.

Les exécutifs comptent « instaurer un dialogue exigeant et rénové avec l’Etat ».

La « fertilisation croisée » des acteurs et des ambitions

Cette fertilisation consiste à moderniser, rationaliser pour enfin optimiser l’exercice des compétences transférées et d’assurer une meilleure qualité de vie et de services publics aux usagers-citoyens.

Elle vise à instaurer une coopération locale renouvelée et compatible avec les singularités de nos territoires, ainsi qu’un modèle respectueux de chaque collectivité et porteur d’un développement cohérent, durable.

Cette « fertilisation croisée » des actions des collectivités, des institutions, est également celle des acteurs privés et des citoyens. Ce nouveau modèle structure un système d’échange d’informations pertinent et propose des solutions innovantes en ouvrant les esprits à d’autres modes de réflexion et de pensée. Par exemple : souveraineté alimentaire, économique…

Nous sommes donc contraints à un « devoir d’innovation » pour réduire les inégalités, restaurer la confiance et renouer le fil du dialogue avec nos populations. Bien que nous soyons des êtres très « résilients », nous ne pourrons continuer à bâtir nos sociétés sur le terreau de la vie chère, du triplement du coût du fret aérien et maritime, des monopoles commerciaux, des oligopoles des produits énergétiques. Dans son livre Une brève histoire de l’égalité, Thomas Piketty affirme « qu’une société ne peut pas avancer sans équité ». La prise de conscience est forte et n’en déplaise à Felix Eboué, les nouvelles générations sont moins « dociles ». Elles déboulonnent les statues et ne souhaitent plus « jouer le jeu », ni emprunter les yeux des autres pour dormir ou rêver leur avenir !

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